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 Thierry Willems aux prises avec une petite truite de mer prise à la mouche Rio Gallegos, Patagonie, Argentine. (Photo Claudio N. Martin)
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Thierry Willems en train d'échouer une truite de mer prise à la mouche Rio Gallegos, Patagonie, Argentine.
(Photo Claudio N. Martin)
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Jeudi 23 février, matin
Ce matin, c’est Claudio qui vient nous chercher. Il fait toujours beau. La rivière fume : une légère brume s’en élève. Cela lui donne un aspect encore plus magnifique. Nous pêchons le secteur aval de la rivière. Claudio nous fait démarrer sur un secteur que nous ne connaissons pas, car nous n’y avons jamais pêché. Cette rivière est immense, et il y a plein de coins où ne nous pêchons jamais, mais qui sont peut-être valables. Bien évidemment, les guides et les pêcheurs ont tendance à insister là où il s’est déjà pris des truites de mer, plus qu’ailleurs. Il y a sans doute des coins meilleurs que d’autres. Et puis il faut bien dire aussi que la rivière est si vaste qu’il est impossible de la couvrir en entier. Il y a tellement de bons coins connus à pêcher, qu’on ne peut déjà pas tous les faire dans la demi-journée, malgré l’aide du 4x4 pour passer le plus vite possible de l’un à l’autre.
Malgré nos efforts, nous ne touchons rien sur ce premier secteur. Claudio nous emmène plus en aval. Je connais le coin. C’est là où Juan Carlos nous a emmenés lundi matin, et où j’ai pris une truite de mer. Je mets cette petite nymphe noire que Juan Carlos m’avait conseillée. Claudio a vu un poisson bouillonner dans le bas du pool. Il me dit de commencer là. Long lancer et discrétion sont les maîtres mots de cette queue de pool profonde et lisse. Claudio me quitte pour aller voir André resté plus haut. Je pêche avec soin et insistance, mais je ne vois pas d’autre bouillon. C’est terrible d’être convaincu qu’il y a des poissons à prendre, et de n’en attraper aucun. Je suis sûr d’avoir la bonne mouche. Je pose bien là où il faut. Je dois quand même faire quelque chose de mal. Mais non ! Un poisson vient de violemment attaquer ma mouche ! Et il se bagarre à présent. Un poisson puissant. Mais rapidement, la bagarre me semble inhabituelle. Inhabituelle pour une truite de mer : c’est une belle marrone… Je la tire pour la faire glisser sur la berge et l’échouer : ce n’est pas une petite truite, et, sans épuisette, il n’y a pas vraiment moyen de faire autrement. Je suis en train de la remettre à l’eau quand Claudio arrive. Une marrone ? Oh… Déception pour lui aussi.
Il me conseille de pêcher plus haut. Il a placé André tout en haut du pool. Je n’ai qu’à commencer 100 mètres plus bas. Ce n’est pas la place qui manque. J’aime bien ce coin. Evidemment, c’est là que j’ai fait une truite de mer lundi matin. Et je me souviens parfaitement de la façon dont je pêchais quand j’ai eu la touche. Je n’ai plus qu’à faire pareil. Mais les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Je le sais. Et malgré mes bons lancers, mon attention de chaque instant, pas de poisson ! Les choses ont dû changer ! Mon moral baisse…
Touche ! Elle est au bout ! Et pas de doute, cette fois-ci, c’est bien une truite de mer. Claudio accourre. Il a un grand sourire. Ce n’est pas un très gros poisson, mais c’est une truite de mer, d’environ 2 kilos, et qui se bagarre bien. En plus, j'avais eu la bonne idée de passer mon Canon EOS 20D à Claudio pour qu'il prenne des photos.
Après ce succès, nous faisons une pause café. Une belle faRio, une truite de mer, ce n’est pas mal. Et la matinée n’est pas finie. André n’a pas le même sentiment que moi quant à ce début de matinée : il n’a pas eu une touche. La veille après-midi, il avait pris une truite de mer, et moi rien du tout. C’est comme ça. Il y a deux pêcheurs par guide. Certains pools sont meilleurs que d’autres, certains coins aussi. Il y a forcément un des deux pêcheurs qui est mieux placé que l’autre, qui a plus de chance d’attraper quelque chose. Nous le savons, les guides aussi. Parfois, quand c’est possible, ils nous éloignent et nous mettent sur deux bons pools à la fois. Mais même dans ce cas, le résultat n’est pas garanti. A l’inverse, j’ai vu deux pêcheurs se suivre, et c’est le deuxième pêcheur qui a attrapé une truite de mer sur un poste qui venait pourtant d’être pêché juste avant. Ce qui donne l’impression au premier pêcheur d’être une cloche, d’avoir mal pêché. Alors que le pool était peut-être vide à ce moment-là, tandis qu’une truite de mer était arrivée juste après, ce qui a permis au second pêcheur de la prendre.
Nous changeons de pool. Je vois passer un bon pool où j’avais pris plusieurs beaux poissons l’année précédente, mais Claudio ne s’y arrête pas. Il nous descend un peu plus bas, sur un pool qui a une très grosse réputation. Un peu plus haut, la rivière s’est divisée en deux bras. Nous traversons la rivière à pied, juste en amont du point où la rivière se divise. Et nous marchons jusqu’au point où les deux bras se rejoignent… Le bras de droit a décrit une grande boucle pour longer une falaise qui nous fait face. Car le bras gauche, lui, arrive avec un bon courant, perpendiculairement au bras droit : si ça, ça n’est pas un bon coin, ça y ressemble. S’en suit un pool large et assez profond. C’est le genre d’endroit où les poissons migrateurs s’arrêtent, hésitent entre les deux bras, pour s’engager dans l’un d’entre eux le soir ou à l’occasion d’un coup d’eau. Il est midi et le soleil brille fort.
Claudio me fait pêcher l’amont du secteur, là où les deux bras se rejoignent. J’ai un courant assez fort qui fonce vers le milieu de la rivière, tandis qu’à ma gauche, j’ai un mort profond. Claudio descend un peu plus bas avec André, là où le courant reprend : c’est peut-être meilleur. Normal : j’ai touché deux poissons, André rien. Claudio essaie de lui donner un maximum de chances. Claudio m’a d’ailleurs dit de pêcher là, sans plus d’explications. Le mort profond ne m’inspire pas : il faut un peu de courant. Mais le courant est très fort. S’il y a des poissons, ils doivent se trouver en bordure du mort et du courant, à moins qu’il n’y ait des abris dans le courant. L’autre côté du courant est peut-être bon, mais de là où je suis, rien à faire, je ne peux pas le pêcher, le courant est beaucoup trop fort. Je décide de commencer à pêcher assez haut, pour couvrir l’endroit où mon bras de rivière rejoint l’autre. Comme il y a un profond à gauche, il est probable que la rivière se creuse à la jonction des deux bras, même si le courant ne laisse rien voir. Touche ! Je ne m’étais pas trompé. Mais le poisson se décroche presque aussi tôt. Je continue de pêcher, j’insiste, laisse filer la mouche de plus en plus bas, rien, rien, rien.
Claudio et André sont un peu plus bas à présent. Je peux les suivre… Je lance loin, loin, aussi loin que je peux. J’essaie de poser ma mouche le plus près possible de la rive d’en face, afin que le courant l’emporte. Et j’essaie d’éviter le mort entre le courant et moi. En descendant un peu, je me rends compte que le mort n’est plus si mort que ça, qu’il y a un petit courant qui va s’accélérant à mesure que l’on descend. J’ai mis ma Rubber Legs. J’anime la mouche, je récupère par petites saccades. J’y crois, mais rien ne se produit. Du côté de chez André non plus, d’ailleurs. Touche ! J’en tiens une. Un poisson puissant. Mais une fois encore, et assez rapidement, je me rends compte que malgré sa puissance et sa combativité, ce poisson n’a rien à voir avec une truite de mer. Déception : c’est une belle marrone. Claudio et André me rejoignent. Il est l’heure de partir, de rentrer au lodge pour le déjeuner. J’essaie une dernière fois le courant là où j’ai eu ma première touche, mais rien. C’était quand même une bonne matinée. Pour moi, car André n’a pas eu une touche.
Jeudi 23 février, après-midi
C’est Diego qui vient nous chercher. Diego, c’est le spécialiste du haut du parcours, du 75 et, surtout, de Kitchen. Le vent s’est levé l’après-midi, et il souffle toujours assez fort. Diego me dit que ça ne sert à rien de se presser. Avec le vent qu’il y a, ça va être difficile de pêcher. Il n’y a vraiment qu’un seul endroit, c’est Kitchen. Mais alors que j’ai toujours pêché Kitchen de la rive droite, Diego me dit que nous allons devoir le pêcher de la rive gauche. Il y a bien trop de vent pour pêcher de la rive droite. Mais attention ! Les poissons sont tous situés près de la rive gauche. Au moindre faux pas, la pêche peut être gâchée. Il faut rester hyper discret et éviter de rentrer dans l’eau, rester en tout cas près de la berge. Pas simple, car la rive gauche est assez abrupte : elle longe une falaise. Ça ne va pas être simple pour lancer.
Diego m’arrête à un endroit. “J’ai aperçu une truite de mer de 5 kilos marsouiner dans le coin, elle est pour toi” me dit-il avec un large sourire. Et il s’éloigne en emmenant André plus haut.
Là où je me trouve peut être considéré comme l’aval du pool. Je mets ma Rubber Legs. Diego m’avait conseillé une nymphe, genre Montana casquée. Mais j’ai décidé de décider ! La berge est difficile. Dans l’eau peu profonde qui la bordure, il y a des pierres anguleuses partout : l’équilibre est instable, ça glisse un peu, on risque de perdre l’équilibre partout. Diego m’a dit que je pouvais mettre les pieds dans l’eau, car il n’y a pas de fond tout de suite. “De toute façon, la rivière n’est pas très profonde par ici” m’a-t-il dit. “Il ne faut surtout pas s’avancer car les truites de mer y sont malgré tout”.
En plus de la berge escarpée, il y a de petits arbres très raides, aux multiples branches toujours prêtes à bloquer une mouche qui s’y aventurerait. Lancer dans ces conditions n’est pas simple. Quant au vent, il est fort et je l’ai en oblique, dans le dos et à droite. Dur, dur.
Les poissons ne sont effectivement pas très loin. J’en ai vu bouillonner en surface. 15, 20 mètres peut-être, parfois plus. Mais lancer une mouche à 15-20 mètres dans ces conditions n’est pas chose aisée. Je m’y applique. Je jette un œil en amont de temps en temps pour essayer de voir ce que fait André, mais il est caché par un rocher. Diego, pendant ce temps, est parti à l’ascension de la falaise. Il réapparaît un peu plus tard à son sommet.
Touche ! Un poisson a pris assez près de moi tandis que je récupérais la mouche en tricotant. Il est brutal et puissant. Rush vers le milieu de la rivière ! Ça, c’est sûr, ce n’est pas une marrone ! Une très jolie bagarre s’en suit. Et je m’inquiète. Diego n’est pas là. André continue de pêcher. Je vais devoir me débrouiller seul. Mais il y a plein de rochers aux arrêtes vives autour de moi : je risque de me faire casser au dernier moment. Il vaut mieux fatiguer le poisson loin de moi, et ne l’amener à la berge qu’une fois vaincu. Facile à dire… Finalement, je m’en sors et parviens à échouer une belle truite de mer très brillante : un beau poisson. Je me débrouille seul pour prendre quelques photos avec mon Fuji F10 que j'ai toujours au fond d'une poche. Les photos ne seront pas très réussies car il se fait tard et il n'y a plus beaucoup de lumière. Heureusement, c'est un des rares compacts qu'on peut pousser à 800 ISO sans problème. Je viens de relâcher le poisson quand Diego arrive avec son large sourire. “Je te l’avais dit, une truite de mer de 5 kilos… Prends ton temps, laisse un peu reposer le pool, et tente ta chance à nouveau. J’ai vu plusieurs belles truites de mer du haut de la falaise. Il y a moyen d’en faire d’autres.” Et il s’en va voir André.
Je remplace la pointe toute éraillée de mon bas de ligne, et je remets ma Rubber Legs. Une mouche vraiment étonnante. Je lui avais mis un hackle en palmer, mais à chaque fois, ou presque, les dents des truites de mer, ou la pince de celui qui la décroche, ont raison de lui. J’ai essayé sans le hackle, la mouche marche pareille : il ne sert donc à rien. Seules les pattes comptent. Diego revient. “Je vais à la voiture chercher du café et des biscuits. A tout à l’heure.” Je remonte un peu plus en amont de là où j’ai pris ma truite de mer, quand je vois André arriver.
- Je descends pêcher là où Klaus nous avait emmenés lundi soir, et où j’avais eu toutes ces touches. Ici, il n’y a rien à faire, je croche sans arrêt le fond, et je perds mes mouches. Qu’est-ce que tu fais ?
- Je n’accroche pas le fond ! Et il y a d’autres poissons : ça passe pour être le meilleur pool de la rivière. Je reste !
- Plus haut, on croche sans arrêt, c’est impêchable. Je pars.
- Pêche là où j’étais, on ne croche pas. Je vais aller essayer là où tu étais.
- Non, je descends, c’est bien meilleur là-bas.
Et il s’en va. Il est visiblement énervé de n’avoir rien touché de la journée. A l’inverse, je suis excité d’avoir touché du poisson, eu de belles bagarres, et d’avoir vu d’autres truites de mer bouger.
Je monte là où je suppose qu’André pêchait : entre deux gros rochers, et avec des arbustes un peu partout. Le vent est de plus en plus fort. Je vois un poisson sauter assez loin. Il faut que j’allonge le tir… Je lance à l’envers, dos à la rivière, car je veux éviter le vent et voir où ma mouche passe, si possible pas dans les branches ! Je m’accroche quand même une fois. Je lance et relance, encore et encore. Touche ! Brutale. La truite de mer pas de doute là-dessus fonce vers le large. Zzzzzzzzzzzzzz, je suis loin sur le backing. Chandelle. Rush en amont, rush en aval, chandelle, décrochée ! J’ai beau remettre mes poissons à l’eau, c’est toujours la même déception. Je me sens à chaque fois vidé d’avoir perdu une bataille. Je récupère et vérifie que ma mouche est encore bien au bout. Elle y est. Mais la pointe de mon bas de ligne est éraillée. J’aperçois Diego qui arrive avec la boîte contenant le café et les biscuits. Je vais à sa rencontre.
- Pourquoi André est-il parti ? Il est fou ?
- Il accrochait sans cesse le fond et perdait des mouches. Il est parti pêcher là où nous étions lundi soir.
- J’ai bien compris, mais il est fou, ce pool-ci est le meilleur de la rivière, et il y a plein de poissons. Là-bas, il ne fera rien.
- Oui, mais il m’a dit qu’il accrochait le fond de la rivière… Je ne comprends pas pourquoi, car moi je n’accroche rien d’autre que des truites de mer !
- Il pêche avec une soie intermédiaire. Je lui ai dit de changer, de passer en flottante.
- Moi aussi je pêche en intermédiaire, et je n’accroche pas…
- Ce n’est pas la même soie. Toi tu utilises une Loop Multi à tête intermédiaire. Lui, il utilise une soie complètement intermédiaire. Dans un coin comme ici, il racle le fond et il y reste accroché : normal. Mais il a plein d’autres soies, c’est un véritable magasin ambulant ! Il n’a pas de Loop Multi à tête intermédiaire, mais il a des soies flottantes. Il fallait essayer. C’était toujours mieux que de quitter ce pool. Il n’a rien voulu savoir… Il ne fera rien !
Nous prenons un café. Le vent ne se calme pas, au contraire. Diego me conseille de mettre une mouche plus grosse, un tube fly léger avec corps en plastique. “Tard le soir, c’est mieux d’utiliser une mouche plus grosse.” J’essaie, mais outre que le volume de cette mouche rend encore plus difficile les lancers, elle est un peu plus lourde que ma Rubber Legs, et je croche le fond à plusieurs reprises… Je change. Je remets ma Rubber Legs. Quelques lancers, mais je dois me rendre à l’évidence : le vent souffle à présent comme un réacteur d’A380, si ce n’est pas les 4 réunis… C’est impossible ! Quand je passe le rocher qui me protège à ma droite, je vois ma soie se couder et partir à angle droit vers l’aval. Il n’y a plus rien à faire ! Je décide d’appeler ça une journée, comme disent les Anglais : j’arrête.
Je rembobine. Je rejoins Diego qui m’attend. Avant que je lui dise quoi que ce soit, il me sourit et dit avec un haussement d’épaule : “Le vent est trop fort maintenant, Thierry. La pêche est finie pour aujourd’hui.”
Quand nous arrivons au 4x4, il fait très sombre et nous apercevons André qui remonte. Il n’a rien fait. Il est dépité. Il a le moral à zéro.
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Truite de mer prise à la mouche tard le soir Rio Gallegos, Patagonie, Argentine.
(Photo Thierry Willems)
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