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 Thierry Willems pêchant la truite de mer à la mouche Rio Gallegos, Patagonie, Argentine. (Photo Juan Carlos Moreno)
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Mardi 21 février, matin
C’est Juan-Carlos qui vient nous prendre ce matin, pour pêcher la zone 2, en amont du pont. Il nous amène sur un pool large, lent et profond dominé sur la rive gauche par une falaise imposante où nichent nombre de rapaces. Il fait un temps splendide, et Juan-Carlos s’enduit de crème solaire. Bon signe… Il me conseille d’en mettre, car ça va cogner. Par prudence, j’en mets car j’ai entendu parler du trou dans la couche d’ozone à Punta Arenas, à peine à quelques centaines de kilomètres plus au sud. Je n’ai jamais rien pris dans ce pool, André non plus. Mais nous avons entendu dire que c’était un fameux pool, et je me souviens que Philippe Dolivet y avait pris une très belle truite de mer en 2004. Mais malgré notre insistance et la manifestation de temps en temps de quelques poissons, nous n’attrapons rien.
Juan-Carlos nous descend plus en aval. Il place André sur un pool trop petit pour que nous y pêchions à deux. Il m’emmène plus en aval encore, un secteur que je n’ai jamais pêché. La rivière y est vraiment jolie. Il me conseille de pêcher avec une petite nymphe. Il me dit de pêcher assez vite en descendant, puis il s’en va retrouver André.
Ouf ! Me voilà seul. J’aime bien pêcher en compagnie d’autres pêcheurs, ou d’un guide. Mais j’ai toujours été habitué à pêcher tout seul.
Dans ma famille, seul un oncle pêchait. Mais j’ai appris tout seul à pêcher. J’ai appris en lisant des livres et des revues de pêche. J’avais bien appris quelques rudiments sur le lancer mouche à Paris, au bord de la Seine, Quai du Louvre pour être plus précis. Mais c’est en étang que j’ai appris à pêcher à la mouche. J’avais une barque et je pêchais le brochet. Je gagnais un poste, disposais mes lignes à vif, et je montais ma canne à mouche pour m’apprendre à lancer. Là, j’étais tranquille. Personne pour me déranger, pas de végétation pour me gêner. Mais je ne mettais pas de mouche non plus, juste un brin de laine en guise de mouche. Quand je me suis senti prêt à mettre une mouche, je me suis appris sur les ablettes. Je connaissais un plan d’eau où il y en avait, et quand il n’y avait pas de gobages, je faisais un amorçage léger de surface. Quand les ablettes se mettaient à monter, je posais une imitation de fourmi ailée au beau milieu des gobages, qui ne manquait jamais d’être prise par une ablette. La ferrer était une autre histoire, mais rapidement je m’étais mis à attraper plus d’ablettes à la mouche qu’en pêchant au coup, et les autres pêcheurs me regardaient faire, au début avec amusement, puis, au fil des prises, avec étonnement. La rivière, c’est mon oncle René qui m’y a emmené la première fois. Il avait un parcours de pêche privé, chose habituelle à l’époque en Haute-Normandie. C’était pour pêcher la truite, et c’était l’époque de la mouche de mai. J’ai fait monter toutes les truites que j’ai vu gober, et j’ai trouvé ça plus amusant que l’ablette en étang. Mon oncle m’a conseillé de prendre un permis de pêche auprès de l’association locale, qui disposait d’un certain nombre de parcours de pêche ouverts à tous : des parcours publics. C’est ainsi que je me suis mis à la pêche en rivière. Ayant tout de suite compris que mon oncle ne m’y accompagnerait pas, j’y suis allé tout seul, et j’ai appris à être tout seul à la pêche. Bien sûr, je rencontrais de temps à autre d’autres pêcheurs, mais je n’allais pas à la pêche avec un copain, comme beaucoup d’autres pêcheurs. Et j’ai appris à aimer cette solitude qui me permet de mieux me concentrer sur ce que je fais. Ce qui fait que lorsque je me retrouve en compagnie d’un autre pêcheur, je me rends bien compte que je ne parviens pas autant à me concentrer : je pêche moins bien. Et quand j’ai un guide avec moi, l’interventionnisme du guide m’irrite un peu. J’aime faire ce que je veux, comme je le ressens. Même si, je dois bien le reconnaître, les conseils d’un guide sont souvent très utiles. En d’autres termes, j’aime avoir les conseils d’un guide au début, et me retrouver seul ensuite. Souvent pour accommoder les conseils du guide à ma sauce, c’est-à-dire pour parfois essayer tout le contraire de ce qu’il m’a dit…
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Thierry Willems aux prises avec une truite de mer Rio Gallegos, Patagonie, Argentine.
(Photo Juan Carlos Moreno)
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Dès que Juan Carlos est hors de vue, et n’ayant pas ressenti le moindre signe de vie à l’autre bout de ma ligne, je change de mouche. Je ne crois pas, mais alors pas du tout en la nymphe qu’il m’a fait mettre. Je veux essayer ma Rubber Legs, laquelle ne semble pas plaire du tout à Juan Carlos. Un lancer et hop, première touche ! C’est une faRio. Je la remets à l’eau. Quelques lancers et hop, deuxième touche. Ratée ! Je relance, toc, en voilà une autre. Et les touches se succèdent, mais ce sont toujours des faRios. De belles truites, souvent combatives, mais ce ne sont pas les truites de mer convoitées.Juan Carlos arrive alors que je suis en train de remettre une faRio à l’eau.
- Tu n’es que là ! Mais il fallait descendre plus vite plus bas, car c’est là-bas que sont la plupart des truites de mer !
- Si tu m’avais dit tout de suite où étaient les truites de mer, je n’aurais pas perdu mon temps là où tu m’as dit de démarrer !
- Tu as changé de mouche !
- Oui, et ça m’a évité la bredouille…
- Ce n’est pas une bonne mouche à truite de mer, juste une mouche à FaRio, me dit-il en rigolant.
- Cause toujours…
Je suis Juan Carlos plus bas où je découvre effectivement un pool gros comme une maison. La rivière y marque une petite accélération, un obstacle de l’autre côté de la rivière dessine une ligne partant en V de la berge d’en face, derrière laquelle ligne la rivière semble plus profonde. Si ça n’est pas un poste à truite de mer, ça y ressemble. Plouf ! Une truite de mer manifeste sa présence. Plouf ! Encore, mais celle-là me semble plus grosse, ce qu’atteste le “Mmmmmmmhhhh” que pousse Juan Carlos.
Je lance et lance encore. La rivière n’est pas très large, mais le petit vent de face qui s’est levé ne m’aide vraiment pas. Tout à coup, je ressens une touche et… ratée ! J’étouffe un juron, que je ne voudrais quand même pas apprendre à un Argentin. Je relance plusieurs fois, sans résultat. Et pourtant une truite de mer manifeste à nouveau sa présence en surface.
Il faut changer de mouche, me dit Juan Carlos avec un sourire jusqu’aux oreilles.
Résigné, j’accepte. Et il choisit, dans une de mes boîtes à mouches, une Cone Head Bugger. Comme d’habitude, je n’ai pas eu le temps de monter des mouches avant de partir en voyage, et pour gagner du temps et être sûr d’avoir des mouches pour pêcher une fois sur place, je m’étais commandé toute une collection de mouches Turrall. Il faut dire que depuis une quinzaine d’années que je travaille avec Turrall, le choix et la qualité des mouches n’a cessé de s’améliorer, et, aujourd’hui, elles sont tout simplement superbes : j’aurais du mal à faire mieux. Alors, pour le prix qu’elles coûtent, ça ne vaut vraiment pas la peine de s’embêter. Même si, au fond de moi-même, j’éprouve une plus grande satisfaction à leurrer un poisson avec une de mes réalisations.
Avec son casque en tête, cette mouche est bien plus lourde à lancer que ma Rubber Legs. Après quelques secondes d’adaptation, je balance la mouche là où il faut. Et après une dizaine de lancers : touche ! Là, pas d’hésitation : ce n’est pas une faRio, une marrone comme dit Juan Carlos, c’est bien une truite de mer. Le poisson se bat bien, fait des rushes, saute en l’air, vient, repart, en amont, en aval : génial. Finalement, elle se rend et c’est un joli poisson que Juan Carlos met à l’épuisette. Je suis content, Juan Carlos est heureux de m’avoir fait prendre cette truite de mer avec une véritable… mouche à truite de mer. Un coup d’œil à ma montre et je me rends compte que la matinée est déjà finie, qu’il est temps de rentrer pour le repas du midi.
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Thierry Willems et une truite de mer pêchée à la mouche Rio Gallegos, Patagonie, Argentine.
(Photo Thierry Willems)
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Un super coin pour la pêche à la mouche, le pool du pont Rio Gallegos, Patagonie, Argentine.
(Photo Thierry Willems)
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Mardi 21 février, après-midi
Après le déjeuner, comme d’habitude, c’est la sieste. La sieste pour les guides et ceux qui veulent la faire. Mais André et moi n’avons pas l’habitude de faire la sieste. Je lui propose d’aller à la pêche. La rivière est à environ 300 mètres du lodge. Un chemin en cailloux mène jusqu’à un pont. Nous pouvons pêcher ce secteur où j’avais pris une truite de mer le dimanche après-midi, et plusieurs autres l’an passé. Il fait beau et chaud, et, chose inhabituelle en début d’après-midi, il y a très peu de vent. André acquiesce et nous voilà parti sous l’œil dubitatif de nos amis Suédois.
Je montre à André le secteur où j’avais pris des truites de mer, et je luis explique comment j’avais pêché à cet endroit. Quant à moi, je décide de descendre plus bas en rive droite, là où j’avais aussi pris des truites de mer l’an passé.
Je savais que j’étais à une certaine distance du pont, mais d’une année sur l’autre, avec un niveau d’eau qui n’est pas exactement le même, et sans l’aide d’un guide, ce n’est pas facile de se repérer. La rivière est immense, et je n’ai pas le temps de tout peigner. Je repère un endroit qui me semble propice. La rive droite est assez peu profonde, le chenal principal se tenant près de la rive gauche. Les endroits favorables à la pêche de la truite de mer sont là où il y a un peu plus de fond, surtout s’il y a des herbiers le long de la berge opposée. Il faut alors poser la mouche le plus près possible de la bande d’herbiers, la laisser un peu dériver, puis récupérer par petites saccades.
J’ai presque aussitôt une touche, mais c’est une marrone. Je lui rends sa liberté, je relance et toc, une autre encore, cette fois plus belle. Je la remets à l’eau, je relance quelques fois encore et j’attrape une autre marrone. Ça ne doit pas être le bon endroit. C’est en effet rare de trouver à la fois des faRios et des truites de mer sur un même poste. Je décide de descendre plus bas encore.
Chemin faisant, je vois un gros remous près de la berge d’en face, un peu plus bas. Une truite de mer ! Je gagne un point d’où je peux la couvrir. Entre-temps, elle se manifeste à nouveau à deux reprises, mais pas au même endroit. Aïe ! C’est un poisson qui bouge et qui peut encore bouger. Ou plusieurs poissons ? Malgré mes efforts, je n’ai pas de touche. Je regarde ma montre. Il est 16h50, grand temps de rentrer donc, car j’estime à près d’une demi-heure le temps qu’il va me falloir marcher pour regagner le lodge.
En remontant, j’aperçois André qui est toujours en train de pêcher près du pont. Il n’a pratiquement pas bougé. Je lui fais signe qu’il est temps de rentrer au lodge. Il est dans un certain état d’excitation. Il a pris une truite de mer d’environ 2 kilos, et perdu quatre autres ! Et toutes avec ma Rubber Legs. Pas de doute : le coin est bon.
Nous arrivons au lodge vers 17h20. Le temps d’échanger quelques mots avec les autres pêcheurs restés au lodge, de boire une bouteille d’eau, et nous repartons à la pêche avec un guide.
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Une marrone pêchée à la mouche Rio Gallegos, Patagonie, Argentine.
(Photo Thierry Willems)
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Mardi 21 février, soir
C’est Claudio. Nous pêchons l’aval du parcours. Nous nous arrêtons pêcher un parcours où nous ne faisons rien. Puis Claudio nous emmène alors pêcher l’aval, là où André a fait une truite de mer de 4 kilos la veille. Il est encore tôt, rien ne presse. Nous mangeons un sandwich et prenons un café. Puis nous remontons à pied la rivière, et la traversons à un endroit peu profond. Nous essayons de pêcher le virage en aval, mais nous ne touchons rien. Nous remontons. Claudio me poste à un endroit et remonte plus haut avec André. La rivière est assez courante à cet endroit. Assez large aussi, et profonde, ce qui nécessite de faire des lancers assez longs pour poser la mouche au ras de la berge opposée. J’ai changé la mouche que Claudio m’avait dit de mettre, pour la remplacer par ma Rubber Legs… Au bout d’une dizaine de lancers, je commence à avoir des remords. J’ai peut-être eu tort. Claudio est d’ici. Il connaît la rivière. S’il conseille une Montana, c’est qu’il a ses raisons. Et moi je suis en train de tout gâcher, de perdre mon temps. Et j’ai fait ça à son insu. La zone à pêcher n’est pas très longue, le soleil a disparu, je… Touche ! La soie a failli m’être arrachée de la main. Le poisson est fort et particulièrement brutal. Impossible que ça soit une marrone : c’est une truite de mer. Et comme pour me conforter dans mon idée, le poisson saute en l’air. Une belle truite de mer ! Un poisson de 5 kilos, sûr. Claudio qui a entendu le plouf vient à ma rencontre avec son épuisette. Le poisson est vraiment combatif : il fait des rushs, sonde, remonte en surface, replonge, part en amont, part en aval, fonce vers moi. Du mou ! Il n’est plus au bout ! Je n’en reviens pas. Cette truite de mer s’est décrochée ! Grand moment de solitude. Je suis vidé. Avec tout le chambard qu’elle a fait, je n’imagine pas un seul instant pouvoir toucher une autre truite de mer là. Mais je n’ai pas le choix.
Claudio remonte voir André, je relance quand, tout à coup, j’entends André crier : il en tient une ! Un poisson puissant qui fait un long rush vers l’aval : il saute à présent en face de moi. Je récupère ma ligne pour ne pas m’emmêler avec lui. André descend. Avec le courant qu’il y a, il n’a pas le choix, le poisson est parti trop loin. La bagarre se poursuit, superbe. En moi-même, je me dis que ma zone de pêche va être foutue : avec deux bagarres terribles à 5 minutes d’intervalle, les autres truites de mer éventuelles vont avoir été alertées de notre présence. Claudio met la truite de mer d’André à l’épuisette : un autre beau poisson. Photo.
André remonte là où il a touché sa truite de mer, et Claudio me dit de continuer à pêcher. Je n’y crois plus. Et quelques instants plus tard, j’entends André pousser un cri à nouveau : il en tient une autre. Mais il la perd. Il relance et relance encore, et toc ! Une autre a pris sa mouche ! A nouveau une belle bagarre. Et la truite de mer finit dans l’épuisette de Claudio. Quel festival !
Claudio me dit de remonter et de commencer à pêcher là où André avait commencé, en début de soirée. Car de là où j’étais, je ne m’en étais pas rendu compte, mais André avait descendu quand même pas mal la rivière. Claudio me fait changer de mouche au profit d’un gros tube fly tout noir. Mais j’ai beau lancer et lancer, je n’ai pas de touche. Et André qui était surexcité par l’action qu’il avait eue et sûr que le festival allait continuer, ne touche plus rien non plus. La nuit est tombée. Il est temps de rentrer au lodge, à près d’une demi-heure de 4x4 environ. Claudio ne conduit pas aussi vite que Klaus…
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 Claudio N. Martin et la première truite de mer qu'André Rivière a prise à la mouche ce soir Rio Gallegos, Patagonie, Argentine.
(Photo Thierry Willems)
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